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Pala, TCHAD le
La Rédacion / Mardi, 05 Mai 2010

Promenades au Mayo-Kebbi à l’aube du XXème siècle

(Extraits de récits de voyage d’exploration)

III. André GIDE : « « Le retour du Tchad» (1928) [1/2]

MAYO-KEBBIL’écrivain français André Gide (1869-1951) a passé près d’un an (juillet 1926-mai 1927) en Afrique Equatoriale Française, en compagnie du cinéaste Marc Allégret. La description jour-nalistique qu’il fit alors des conditions de vie des gens le long du Congo, du chemin de fer Congo-Océan, de l’Oubangui-Chari et au Tchad forme un long réquisitoire contre l’adminis-tration coloniale et les grandes compagnies concessionnaires, avec un fort retentissement à l’Assemblée nationale française. En janvier 1927, Gide et son équipe descendent le Chari de Fort-Archambault à Fort-Lamy et, de février à mai 1927, ils remontent le Logone jusqu’au niveau de Katoa (rive tchadienne) et de Pouss (rive camerounaise). Voici quelques extraits du journal de Gide donnant ce que, à cette époque,il saisit du paysage, mais aussi de la vie des po-pulations riveraines, en particulier les Mouloui (aussi nommés Mousgoum ou Mouzouk), que l’auteur appellent globalement Massa. Ils sont effectivement apparentés au groupe Massa.

Sur le Logone, 20 février [1927]

Nous quittons Fort-Lamy dans trois baleinières (barques de 9 à 12 mètres de long, composée de plaques de tôle reliées entre elles par des boulons)… Lente remontée du Logone ; assez exactement la largeur de la Seine, me semble-t-il. Les eaux sont basses et les indigènes préfèrent à la rame la propulsion des perches sur lesquelles ils pèsent, quatre à l’avant, quatre à l’arrière, se penchant puis se relevant en cadence : ceci nous prive de leurs chants, réservés au rythme plus régulier des pagaies, mais cette avancée silencieuse effarouche moins le gibier et nous permet d’approcher de plus près les oiseaux qui peuplent les rives.

21 février. Partis avant le lever du soleil. Une légère brume argente les bords du Logone, de proportions plus humaines que les bords du Chari. Austérité souriante des berges sablonneuses ; aucune mollesse. Quantité d’arbustes vert cendré, semblables aux saules et aux osiers de France […] Pour que le paysage prenne un aspect vrai-ment exotique, il faut l’intervention d’un de ces végétaux axés et réguliers : palmiers, cactus, euphorbes-candélabres, etc. […] L’inconvénient d’un voyage trop bien préparé, c’est de ne laisser plus assez de place à l’aventure […] Depuis que nous avons quitté Fort-Lamy, nous vivons de gibier, canards ou pintades […]

Vers quatre heures, entrée en scène des hippopotames. Leur mufle énorme vient crever la surface de l’eau. Nous en comptons sept, mais sans doute y en a-t-il davantage. Ils respirent à peu près tous en même temps […] Hautes herbes, sillonnées de sentes. Arbustes épineux. Traces d’animaux de toutes sortes, de lion en particulier ; mais nous ne voyons rien que des singes ou des pintades. Si : une troupe de katambours – on dirait de loin de petits che-vaux – qui viennent s’abreuver dans le fleuve. Admirable coucher de soleil ; les herbes, le ciel, le fleuve se dorent. Nous sommes à l’endroit où le Logone fait un grand coude : en face de nous s’étend un banc de sable où nous allons passer la nuit […]

22 février. Sur les bords du fleuve (côté Tchad), bords assez abrupts. Des norias nous attirent – ou quel autre nom donner à ces appareils élévateurs, simple fléau, porteur à l’une de ses extrémités d’un récipient, à l’autre d’un contre-poids, qui balance le poids de l’eau qu’on prend au fleuve et l’élève sans peine à hauteur du champ qu’il faut irriguer.
Rien de plus primitif et de plus ingénieux que cette élémentaire machine d’une élégance virgilienne. Une grand cale-basse sert de récipient […] Le champ tout entier est en pente légère. Ce sont des aubergines qu’on y cultive […]

26 ou 27 février. Le pays devient toujours plus morne. L’incendie ajoute à l’aridité sa désolation. A perte de vue, on ne voit que du roux et du noir. Un peu de vert au bord du fleuve sur une rive, et sur l’autre une marge de sable d’or. L’azur du ciel est presque tendre et l’eau, participant du vert, de l’azur et de l’or, prend un ton d’une exquise délicatesse.

Petit village en formation, sans nom encore sur aucune carte. Une cinquantaine d’indigènes, souriants, accueillants, et qui, dès qu’ils nous voient, font tam-tam sous le plein soleil de midi. Des femmes qui ne seraient pas laides, sans ces terribles plateaux qui distendent leurs lèvres […]

Nous arrivons vers le soir à Gamsi [Gamsey] devant les premières cases en obus. C’est un tout petit village C’est un tout petit village de la tribu des Massa, après le confluent des deux bras du Logone. Le soleil est prêt de disparaître ; tout est rose et bleu, vaporeux, irréel.

Au milieu du fleuve, un curieux îlot allongé, une étroite bande de buissons sur lesquels va bientôt percher une prodigieuse quantité d’échassiers, blancs, noirs et gris. D’instant en instant de nouveaux arrivants, qui d’abord hésitent : tout est « complet ». Bah ! en se tassant un peu on finira bien par trouver place [...]

A l’horizon une rampe de flammes ; c’est la prairie incendiée dont l’embrasement rougit un côté de la nuit. Immense plaine, très rares arbrisseaux de loin en loin ; ce dénue-ment magnifie encore les trois grands arbres du village. Parmi nombre de cases rondes, les premières en forme d’obus paraissent plus belles encore que je ne pouvais supposer. D’une perfection de forme qui fait penser à quel-que travail d’insectes, ou à un fruit : pomme de conifère ou ananas. Dans l’intérieur des cases rondes, bétail, volailles et gens couchent ; mais non point pêle-mêle ; chacun a sa place attitrée ; tout est en ordre et tout est propre […]

La case des Massa ne ressemble à aucune autre, il est vrai ; mais elle n’est pas seulement « étrange » ; elle est belle : et ce n’est pas tant son étrangeté que sa beauté, qui m’émeut. Une beauté si parfaite, si accomplie, qu’elle pa-raît toute naturelle. Nul ornement, nulle surcharge. Sa pure ligne courbe, qui ne s’interrompt point de la base au faîte, est comme mathématiquement ou fatalement obtenue ; on y suppute intuitivement la résistance exacte de la matière […] A l’extérieur, quantité de cannelures régulières, où le pied puis-se trouver appui, donnent accent et vie à ces formes géométriques ; elles permet-tent d’atteindre le sommet de la case, sou-vent haut de sept à huit mètres ; elles ont permis de la construire sans l’aide d’échafaudages ; cette case est faite à la main, comme un vase ; c’est un travail non de maçon, mais de potier […]

A l’intérieur de la case règne une fraîcheur qui paraît délicieuse lorsqu’on vient du dehors embrasé. Au-dessus de la porte, semblable à quelque trou de serrure, une sorte de colombarium-étagère, où sont disposés des vases et des objets de ménage. Les murs sont lisses, lustrés, vernissés. Face à l’entrée, une sorte de tambour haut, en terre, très joliment orné de motifs géométriques en relief et en creux, peints en blanc, en rouge et en noir : ce sont des coffres à riz […] Des instruments de pêche, des cordes et des outils, pendent à des patères ; parfois un faisceau de sagaies, un bouclier en jonc tressé […] La famille vit là, durant les plus chaudes heures du jour ; la nuit, le bétail vient la rejoindre : bœufs, chèvres et poules ; chaque bête a son coin réservé, et tout reste à sa place, tout est propre, exact, ordonné […]

Qu’on imagine une vache pénétrant dans un de ces obus où elle couche. Elle a tout juste la place de passer en baissant la tête. La porte épouse exactement sa forme ; et ce ci explique son élargissement à hauteur du ventre […] Certainement depuis des siècles ces courbes, ces arêtes, ces ébrasements sont les mêmes. Oui, vraiment, cela est beau comme un produit naturel […]

La case des MassaUn mur très bas va d’une case à l’autre et rattache dans un embrassement circulaire toutes les constructions d’une même communauté.

Devant certaines de ces cases s’étend une aire de terre battue et lisse où les Massa arrosent le mil qui doit germer et fermenter pour la préparation du « bilbil ». Et cette aire elle-même, comme tout ce qui appartient aux Massa, est nettement dessinée, de forme parfaite […]

En plus… l’on voit, dans l’enclos, d’autres obus, sensible-ment plus petits, sans cannelures en relief, mais parfois ornés de vermiculures et de quadrillages. Ces obus mi-neurs ne reposent pas directement sur le sol, mais sur un treillis de branches. Ce sont des greniers à mil, qu’il importe de mettre à l’abri des rats, des insectes et de l’humidité. Une double ceinture d’herbes tressées permet d’atteindre le goulot pour puiser dans la provision.

A noter encore, de-ci, de-là, près des demeures, une sorte d’ampoule lisse, sur le sol, de soulèvement arrondi : c’est une tombe.

Le village, ce premier jour, est à peu près désert. Les gens travaillent aux champs. Nous décidons de gagner Pouss, sur l’autre rive (camerounaise) du Logone […] Nous retournons gîter à Mala [quelques kilomètres au nord de Katoa] […]

Le chef de canton est venu à notre rencontre, à cheval.
Nous avons abordé pour le saluer. Il est énorme, ventripotent. Au demeurant, très aimable, sou-riant, déférent, manifestement désireux de nous prouver son bon vouloir […] Mala, vu du fleuve, est très beau. Quelques arbres, dans le pays alentour, aux abords immédiats du village et dans le village même ; des arbres énormes. Celui qui ombrage notre lieu d’abordage en particulier est monstrueux. Ce doit être un ficus. Le tronc, on ne peut plus bizarre, et d’une complication comme intentionnelle, semble un faisceau de lianes emmêlées.

La race des Massa est une des plus belles de l’Afrique centrale. On ne rencontre point parmi les indigènes de ce pays, de ces hideuses maladies de peau dont souffrent à peu près tous les indigènes dans les régions voisines du Congo. Non seulement les gens d’ici sont ro-bustes, bien découplés et sveltes, mais propres, grâce à la proximité du fleuve, où ils se baignent plusieurs fois par jour. Les hommes portent le plus souvent une simple peau de cabri qu’ils laissent flotter par derrière et qui, par-devant, les laisse complètement découverts. Parfois pourtant ils se vêtent d’étoffe qu’ils achètent à des nomades, car ils ne sa-vent pas tisser, ou la matière textile leur manque. Les femmes vivent nues, quel que soit leur âge ; car je ne peux ap-peler vêtements les colliers de perles dont elles se parent. Il n’est pas une d’entre elles dont les lèvres ne soient affreuse-ment distendues par des disques de métal. Les vieilles ont presque toutes une pipe à la bouche, là où le permettent les plateaux, c’est-à-dire à la commissures des lèvres […]

Hier soir, sur notre demande, il y avait eu un vaste tam-tam. L’affluence croissait d’instant en instant. D’abord rien que des enfants ; puis bientôt tous s’en sont mêlés […] C’est net, précis, rythmé, comme leurs demeures, comme tout ce que je connais des Massa. Et varié. D’abord une marche très accentuée, un pied, puis l’autre, le talon frappant le sol d’une attaque brève qui secoue très fort les crotales que les femmes attachent au-dessus du mollet. Aucune molles-se. Filles et garçons forment deux monômes séparés évoluant l’un en reflet de l’autre […] La danse s’est animée, en changeant d’air. Au clair de lune ce lyrisme devient frénétique […] Le groupe musical est de douze temps, la première note compte pour deux ; les autres sont égales :

Le groupe musical de douze temps

Le premier sol est très accentué, presque crié.

Une autre danse, sur une mélodie qui prend un autre caractère de ce seul fait que le la est remplacé par un si bémol. Seul le sol supérieur est pur. Un autre :

Et, encore ici, le si bémol vient remplacer le la, à la seconde partie de la danse – à ce moment le do lui-même est remplacé par un indistinct son intermédiaire ou composé du si bémol et du sol […]

1er mars. En y repensant cette nuit, il me semble que j’ai mal noté l’air d’hier et que les intervalles sont plus larges que nos tons, de sorte qu’entre le do et la dominante d’en-dessous, il n’y ait qu’une note. Il peut paraître monstrueux que je n’en soit pas certain. Mais qu’on s’imagine cet air gueulé par cent personne dont aucune ne donne la note exacte. C’est comme une ligne principale qu’on tâche de discerner entre maints petits traits. L’effet est prodigieux et donne une impression polyphonique, de richesse harmonique […]

Une courte promenade à l’intérieur du pays m’amène inopinément devant une très large route dont j’ignorais l’existence. De retour à Moosgoum, je m’informe. Cette route irait jusqu’à Laï. Mais, annuellement inondée et re-couverte trois mois par an d’une nappe d’eau qui mesure jusqu’à quatre mètres dans les dépressions et cinquante centimètres dans les parties hautes, on craint qu’elle ne demeure jamais impraticable […]

Ce matin l’air s’est un peu réchauffé, mais hier, après le lever du soleil, le thermomètre que j’avais retrouvé ne marquait encore que dix degrés. Il avait dû descendre jusqu’à six. Puis, vers dix heures, la température bondit de 15° à 25° ou 30° et atteint un peu plus tard 35° et même 37°. (Température d’hiver.) On nous dit que, dans la belle sai-son, on a jusqu’à 50°. (A suivre)

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