
Réalisée par Pierre Court, le samedi 28 septembre 2013, à son domicile, à St Hilaire du Harcouët (50), France. Mgr Dupont a fêté son Jubilé sacerdotal (70 ans !) le dimanche 6 octobre dans la paroisse de St Hilaire du Harcouët.
Q – L'an prochain, en 2014, ce sera le cinquantenaire du Diocèse de Pala. Acceptez-vous de répondre à quelques questions pour le Bulletin du Diocèse ?
R – Volontiers ! Cela fera bientôt 50 ans que j'ai été ordonné Évêque de Pala et je m'en souviens comme si c'était hier ! Même si, parfois, à 94 ans, ma mémoire commence à me faire défaut.
Q – Parlez-nous de votre nomination comme évêque.
R – Je ne m'y attendais pas ! J'ai été nommé évêque de Pala en janvier 1964. J'étais à ce moment-là à la mission de Yagoua. Je venais de finir mes six ans de service comme Provincial des Missionnaires Oblats de Marie du Tchad-Cameroun. À cette époque, il n'y avait pas de communications rapides comme aujourd'hui. C'est le P. Colson qui est venu m'annoncer la nouvelle ; s'il n'avait pas amené une bonne bouteille de vin pour se réjouir de cette nouvelle, je n'y aurais pas cru !
Q – Vous avez alors quitté Yagoua (Cameroun) pour venir à Pala. Connaissiez-vous Pala ?
R – Oui, bien sûr. J'ai connu Pala dans les années 1955-1957, quand j'étais à Gounou-Gaya, puis j'y suis venu pour visiter mes confrères Oblats quand j'étais Provincial, dans les années 1957-1963. Comme missionnaire, je connaissais davantage Bongor et sa région, depuis 1951. Bongor était une ville beaucoup plus importante que Pala. En 1960, Bongor est devenue Préfecture du Mayo-Kebbi.
Q – Pourquoi avoir choisi Pala pour être le siège de l'évêque, et non pas Bongor ?
R – Le choix avait été fait bien avant 1964. Le Mayo-Kebbi est traversé par le fleuve Logone, et la plus grande partie de ce département est au sud, où Pala a une situation bien centrale. Ce choix remonte à la création de la « Préfecture apostolique ». Les missionnaires Oblats ont été à Bongor bien avant de venir à Pala ; la mission de Pala n'a commencé qu'en 1952, avec les pères Noix et Jocteur-Monrozier. Mais c'est Pala qui a été choisi à cause de sa situation géographique.
Q – Avec votre nomination comme évêque commençait la vie d'un nouveau diocèse. Y avait-il quelque organisation avant cela ?
R – Oui, comme je l'ai dit, il y avait « la Préfecture apostolique de Pala », créée le 19 décembre 1956, en détachant le Mayo-Kebbi de l'immense diocèse de Garoua, qui, à l'époque, a continué à englober tout le Nord-Cameroun, avec Mgr Plumey comme évêque.
Q – Donc, quand vous êtes arrivé, il y avait un Préfet apostolique ?
R – Oui, c'était le père Honoré Jouneaux. Je suis donc venu le remplacer dans sa charge apostolique ; mais c'était en tant qu'évêque, car les communautés chrétiennes se développaient, et il y avait suffisamment de chrétiens et de catéchumènes pour créer un nouveau diocèse.
Q – Vous souvenez-vous de votre arrivée à Pala ?
R – Je n'ai pas de souvenirs précis. J'ai débarqué à Pala avec mes quelques affaires ; j'avais l'habitude d'être itinérant dans le passé ; je n'avais pas grand-chose ; il y a eu une passation de service avec le P. Jouneaux, et la préparation de l'ordination épiscopale qui a eu lieu à Pala même.
Q – L'ordination a eu lieu le 1er mai 1964.
R – Oui, il a fallu le temps de la préparer. J'ai été ordonné par Mgr Dalmais, jésuite, qui était archevêque de Fort-Lamy (aujourd'hui N'Djaména) ; en 1946, ma première mission en arrivant de France a été Fort-Lamy ! Les deux évêques co-consécrateurs étaient deux Oblats : Mgr Yves Plumey, de Garoua, et Mgr Clabaud, de France.
Q – Parlez-nous de ce qui vous animait comme Pasteur de ce nouveau diocèse.
R – La mission catholique dans cette région venait de commencer. Il y avait des Oblats un peu partout sur le diocèse, des œuvres avaient commencé : dispensaires, écoles, services d'animations diverses pour le développement rural et sanitaire, etc. Mais il y avait beaucoup à faire encore, beaucoup à entreprendre : trouver du personnel missionnaire, trouver des fonds aussi pour soutenir les missions et leurs œuvres.
Q – Par exemple, pour le personnel, en avez-vous trouvé pour renforcer la présence des Oblats ?
R – L'encyclique « Fidei donum » venait de sortir ; à partir de là, quelques prêtres sont venus de diocèses de France — je pense à Léon Allix, à Gaby Blouin, à Claude Victor, à Georges Hilaire — et plus tard, ils sont venus de Suisse, d'Italie… Ils ont permis le développement des paroisses fondées par les Oblats.
Q – Je suppose qu'il n'y avait pas besoin de prêtres seulement.
R – Il y avait besoin aussi de Sœurs et de missionnaires laïques, pour les écoles, les dispensaires, l'animation sanitaire, l'éducation des femmes, et les constructions, la menuiserie, etc. Quand je suis arrivé, les Sœurs de Notre-Dame des Apôtres venaient de quitter Pala pour se regrouper à Fort-Archambault (aujourd'hui Sarh). Par exemple, pour Pala, j'ai trouvé 5 missionnaires laïques femmes pour les remplacer. Dans toutes les petites villes du diocèse, il y avait une école de la mission (pour les filles) ; en ce temps-là, les parents envoyaient seulement les garçons à l'école ; les pères de famille mettaient plus facilement leur confiance dans les Sœurs qui tenaient les écoles ; il ne fallait pas oublier les filles qui ont droit à l'instruction, savoir lire, écrire… Les Sœurs pouvaient faire beaucoup auprès des femmes ; il fallait en trouver : je pense aux Sœurs de l'Enfant Jésus de Reims — qui, je crois, n'ont pas pu rester longtemps —, les Ursulines de Fribourg, les Filles du Saint-Esprit pour Mombaroua, les Apostoliques de Marie Immaculée, en 1967 à Badjé puis à Pala, les Sœurs sur Bongor, les Oblates (du P. Parent)… C'est difficile de nommer les congrégations sans risque d'en oublier !
Q – C'est vous qui avez commencé à construire l'évêché, des cases simples, pour vous, vos collaborateurs, et aussi pour l'accueil des missionnaires de passage ou du personnel travaillant dans le diocèse.
R – Quand j'allais en Europe, je devais trouver des organismes (Secours Catholique, Misereor d'Allemagne, les Procures des Oblats de Marseille, d'Autriche, etc.) pour prendre en charge une partie du personnel et aussi les constructions. La solidarité chrétienne nous a beaucoup aidés.
Q – Et sur le plan pastoral, que diriez-vous ?
R – Il y avait beaucoup d'ethnies et les missionnaires, pour ceux qui le pouvaient, apprenaient bien la langue, pour être proches des gens, comprendre leurs coutumes, pour leur faire connaître et aimer le Christ. J'ai été heureux quand les Oblats du pays masa, vers Bongor, ont favorisé la mémorisation des évangiles. J'ai exercé mon service d'évêque à une époque passionnante. Toutes les époques sont passionnantes à vivre ; mais celle-ci l'était ; elle était sous le souffle du Concile Vatican II. J'ai eu la chance de participer aux deux dernières sessions du Concile (1964 et 1965). Il y a quelques mois, j'ai été invité par Benoît XVI pour le cinquantenaire du Concile ; nous étions 12 participants sur 72 « rescapés » encore vivants qui avaient participé au Concile.
Q – Concernant l'évangélisation, avez-vous encore quelque chose à ajouter ?
R – Avec le Concile, notre élan missionnaire était renouvelé. Il nous a tous soutenus. Nous étions confrontés à des problèmes de sous-développement, ou d'autres, venant des coutumes des gens, par exemple le mariage. On parlait à l'époque d'inculturation de l'Évangile. Je me souviens avoir fait venir à Pala, pour des sessions théologiques, Bernard Häring, Vincent Cosmao, Joseph Comblin, Pierre Cren, et bien d'autres…
Q – Je suis arrivé à Pala en septembre 1965, et je me souviens que vous n'étiez pas souvent sur place à Pala !
R – C'est vrai. Je visitais les postes de missions. Il y avait aussi les confirmations. Je soutenais comme je pouvais les ouvriers et ouvrières apostoliques par ces visites avec parfois, quand je le pouvais, un cadeau spécial : un fromage « Dupont-l'Évêque » et une bonne bouteille ! C'est d'ailleurs lors d'une de ces tournées que je suis arrivé à Guelo, où il y avait Francis Jochum, qui était diacre ; comme il n'était pas encore ordonné prêtre, il n'avait ni pain ni vin pour célébrer l'eucharistie ; moi-même je ne me déplaçais pas avec ce qu'il fallait pour la messe. Les chrétiens Moundang qui étaient rassemblés m'ont demandé de célébrer la messe : comment faire ? « Monseigneur, nous avons le fruit de la terre et du travail de nos mains, nous avons notre pain — le mil —, notre vin — la bière de mil — ; le Christ ne méprise pas ce qui est notre pain quotidien, fruit de notre terre, de notre travail. » On parle encore de cette interpellation ! Aujourd'hui, la question de la matière eucharistique est toujours posée à Rome…
Q – J'ai souvenir que vous aviez une petite Renault 4 L pour vos déplacements.
R – Le P. Jouneaux m'avait laissé une Land Rover ! Mais une 4 L, on la sort plus facilement du sable ou du « potopoto » qu'une lourde Land Rover ! Et les gens étaient serviables ! Combien de fois m'ont-ils aidé ! C'était plus facile de soulever une 4 L qu'une Land Rover !
Q – Avez-vous encore quelque chose à dire ?
R – J'ajouterais ceci : je voulais que les missionnaires, qu'ils soient prêtres, religieuses, ou laïques, travaillent et collaborent ensemble. La mission, c'est ensemble qu'il faut la porter. Beaucoup d'initiatives étaient prises pour l'évangélisation. Mais nous ne pouvions pas faire comme nous aurions voulu. Ainsi, par exemple, dans notre diocèse, je n'ai jamais ordonné de Diacres, à la différence des diocèses voisins, pour la bonne raison que la discipline romaine concernant les Diacres ne pouvait convenir à ces hommes, responsables de communautés (devenus veufs, ils n'auraient pas pu se remarier). J'ai ordonné ce que nous avons appelé des « Serviteurs de communautés » (Bruno Ouin de Badjé, Pierre Vaïssoum de Moursalé, et quelqu'un d'autre dont je ne me souviens plus).
Mes confrères évêques du Tchad m'ont envoyé au Synode de 1974, à Rome, pour représenter l'Église qui est au Tchad, signe qu'ils avaient entière confiance en moi. Les années d'après le Concile ont suscité, à la fois, espoirs et déceptions chez les pasteurs qui étaient proches des populations. Beaucoup de « portes » dont les évêques missionnaires pensaient qu'elles allaient s'ouvrir sont restées fermées… Dans ma vieillesse, je garde espoir, et je prie tous les jours spécialement pour l'évêque de Rome, le pape François, qu'il continue à rendre l'Église plus simple, plus évangélique, plus missionnaire, plus ouverte aux autres cultures non occidentales. Je garde espoir d'une réponse positive pour le rencontrer personnellement.
Q – Irez-vous à Pala pour les fêtes du Cinquantenaire ?
R – Je n'ai pas encore été invité, mais, à 94 ans, on ne fait plus de projet à longue distance dans le temps et dans l'espace ! Je ne voyage plus guère. J'entends difficilement, et j'ai besoin de ma canne pour marcher ! Si Dieu me prête vie jusqu'au 1er mai 2014, je fêterai mes 50 ans d'ordination épiscopale, et je serai uni dans la prière avec Mgr Jean-Claude Bouchard et tous les chrétiens du diocèse. Beaucoup de souffrances que j'ai endurées pour la vie de l'Église dans ce diocèse me paraissent providentielles.
Q – Merci, Père Dupont, d'avoir répondu à quelques questions pour le prochain Bulletin diocésain de Pala, avec beaucoup de patience et de bonne humeur. Je suis sûr que ceux et celles qui liront cette interview prieront pour vous et remercieront le Seigneur de vous avoir choisi comme premier évêque de Pala.

