
Ordination presbytéral d'Olivier Ousmaïla et Détienne Moussa
Pala, le 21 novembre 2015
Jérémie 1,4-9 — La vocation de Jérémie
Éphésiens 4,17-32 — Adopter le comportement de l'homme nouveau à l'image de Dieu
Luc 12,35-44 — Attendre le retour du Seigneur en serviteurs vigilants
Chers frères et sœurs.
La célébration que nous sommes en train de vivre constitue un événement important pour toute notre Église de Pala : évêque, prêtres, personnes consacrées, fidèles laïcs. Personne ne peut dire qu'il n'est pas concerné par la grâce que le Seigneur nous fait. Pour moi ce seront mes 25ème et 26ème ordinations de prêtres diocésains depuis que je suis évêque. Ce n'est pas beaucoup en 38 ans, mais je m'en réjouis d'autant plus. Vous devez vous réjouir aussi avec moi car nous sommes tous membres du même peuple de Dieu à part égale, que nous soyons des laïcs, des prêtres ou des religieux. Notre Église est de notre responsabilité à tous et à chacun, ses joies sont nos joies, ses peines sont nos peines, et sa mission de « faire des disciples de toutes les nations » (Mt 28,19) revient à nous tous, chacun selon son état, clerc ou laïc, et chacun selon les dons qu'il a reçus « du seul et même Esprit » (1 Co 12,4-11).
L'ordination nous permet de nous réjouir mais elle nous fournit aussi l'occasion de nous interroger sur notre propre vie à la suite du Christ. Nous avons regretté l'abandon du ministère de plusieurs prêtres au cours des années passées (7 exactement). Ces abandons ont scandalisé certains baptisés et ont certainement fait douter de nombreux séminaristes. Mais il ne sert à rien de se scandaliser, mieux vaut nous poser en vérité la question : d'où viennent ces abandons ? À quoi sont-ils dus ? Qu'est-ce qui ne va pas, non seulement chez les candidats mais dans notre Église même ? Dernièrement nous avons tenu à Moundou une réunion au sujet des séminaires et nous nous sommes aussi interrogés sur le départ de ces nombreux prêtres : pourquoi ces départs ? La réponse que nous avons trouvée est qu'il n'y a pas dans notre Église du Tchad, dans nos communautés, dans nos familles, une foi vraiment profonde en Jésus, et cela ne peut que se refléter chez nos jeunes qui se préparent à la prêtrise et à la vie religieuse. Beaucoup veulent être baptisés, mais dans quel but ? Pour vraiment s'attacher à Jésus ? Mais le connaissent-ils seulement ? Des jeunes veulent devenir prêtres mais peut-être aussi qu'ils ne savent pas vraiment ce que ça veut dire être prêtres. Qui est Jésus pour eux ? Qu'est l'Église ?
Ce jour d'une ordination donne l'occasion aux séminaristes de s'interroger sur leur propre vocation et à vous, baptisés, il demande de vous interroger : que sont les prêtres pour vous, qu'est le prêtre pour toi, baptisé ? Le pape François dit souvent que l'Église a trop la mentalité du monde et n'est pas assez spirituelle. C'est que le danger existe de voir dans le prêtre plutôt la promotion sociale d'un de nos fils qu'un appel à une mission spirituelle. Vous, parents, amis, peuple de Dieu au complet, êtes heureux que deux de nos fils soient ordonnés prêtres aujourd'hui, vous allez leur faire la fête, mais qu'allez-vous faire ensuite pour les aider à être fidèles à leur vocation ? Allez-vous prier intensément pour eux ? Allez-vous collaborer de toutes vos forces pour rendre leur tâche plus légère, ou bien allez-vous tout attendre d'eux sans vous engager personnellement comme laïcs membres à part entière du peuple de Dieu ? Allez-vous les considérer comme soutiens de famille ou prêtres pour telle ethnie, alors qu'ils ont renoncé à fonder une famille par le mariage et que leur « nouvelle ethnie » c'est l'Église ? À chacun de vous de réfléchir. J'arrive maintenant à la parole de Dieu.
Les trois paroles qui ont été choisies par Étienne et Olivier pour cette célébration vont nous permettre de réfléchir à notre propre vie à la suite du Christ comme baptisés, et à la vie et à la mission du prêtre. Il y aura trois parties : Quel baptême ? Quel chrétien ? Quel prêtre ?
Quel baptême ? Le baptisé est un homme nouveau. (Lettre aux Éphésiens)
Combien de fois avons-nous entendu ces paroles de l'apôtre Paul aux Éphésiens ! Il s'agit d'une belle catéchèse baptismale qui doit nous instruire sur notre propre baptême et sur la préparation au baptême des catéchumènes dans nos communautés. Que deviennent les milliers de baptisés que nous faisons chaque année dans notre Église ? Qu'est-ce que le baptême ?
a) « Frères, je vous le dis, je vous l'affirme au nom du Seigneur : vous ne devez plus vous conduire comme les païens qui se laissent guider par le néant de leur pensée… Il s'agit de vous défaire de votre conduite d'autrefois, de l'homme ancien qui est en vous, corrompu par ses désirs trompeurs. »
Le baptême exige une conversion. Le bain du baptême est le signe de cette conversion. Selon l'apôtre Paul, se convertir consiste à nous défaire de notre conduite d'autrefois, à ne plus nous conduire comme des païens qui se laissent guider par le vide de leur pensée. Ce sont des paroles très fortes. Et lorsque Paul parle de l'homme ancien, de la conduite d'autrefois, cela s'applique aux comportements d'aujourd'hui. Ce genre de vie dont parle Paul est présent dans notre société et en chacun de nous. N'y a-t-il pas aujourd'hui dans notre société, et en nous-mêmes, un vide de pensée qui nous guide ? N'y a-t-il pas dans notre monde et en nous-mêmes beaucoup de désirs trompeurs ? Donc, pour employer les paroles de l'Apôtre, n'avons-nous pas souvent des comportements païens ? Le paganisme n'existe pas seulement dans certaines mauvaises coutumes anciennes mais il est présent dans notre monde d'aujourd'hui qui est en train de perdre ses valeurs morales et religieuses. L'apôtre Paul identifie au paganisme le mensonge, le vol, la colère, les injures, la méchanceté… Et on fait même la guerre au nom de Dieu ! Dieu serait alors l'Esprit du mal ? Non, c'est le Diable. L'Apôtre dit bien : ne donnez pas prise au diable ! Frères et sœurs baptisés, posons-nous la question : à quoi avons-nous renoncé lors de notre baptême ? Ne serions-nous pas maintenant retombés dans une sorte de paganisme moral et religieux ?
b) « Laissez-vous guider intérieurement par un esprit renouvelé. Adoptez le comportement de l'homme nouveau, créé saint et juste dans la vérité à l'image de Dieu… N'attristez pas le Saint-Esprit, dont Dieu vous a marqués comme d'un sceau pour le jour de la délivrance. »
Le baptême n'exige pas seulement de laisser notre conduite d'autrefois, mais il exige aussi de nous laisser guider par l'Esprit que nous recevons au baptême et dont l'onction avec le Saint Chrême est la marque. Ne pas nous laisser guider par l'Esprit, c'est lui être infidèle et donc l'attrister, comme dit l'apôtre Paul. L'Esprit nous donne de devenir des hommes nouveaux, créés saints et justes à l'image de Dieu. Il est déjà dit dans la Bible que Dieu a créé l'homme à son image et ressemblance (Gn 1,27) mais que l'homme a péché et a donc perdu cette image de Dieu. Par la foi en Jésus, parfaite image de Dieu, vainqueur du péché et de la mort, nous pouvons nous aussi redevenir des hommes nouveaux. Tout ce que nous admirons dans le Christ est aussi pour nous. Le vêtement blanc qu'on revêt au baptême est le signe de cette vie nouvelle que nous avons reçue et qui doit nous transformer. Mes frères et sœurs baptisés, posons-nous la question : en quoi sommes-nous des exemples de cette vie nouvelle dans le Christ pour nos frères et sœurs non chrétiens, et même pour nos enfants qui se préparent au baptême ? Et qu'est-ce qui manque pour que nous soyons de meilleurs chrétiens ? L'apôtre Paul nous dit ce qui manque :
c) « Lorsque vous êtes devenus disciples du Christ, ce n'est pas cela que vous avez appris, si du moins c'est bien lui qu'on vous a annoncé et enseigné, selon la vérité de Jésus lui-même. »
Tout à l'heure j'ai souligné le manque de foi en Jésus. Mais comment avoir foi en Jésus si nous ne le connaissons pas ? L'apôtre Paul affirme clairement que si on ne nous a pas vraiment annoncé et enseigné Jésus-Christ, selon la vérité de Jésus lui-même, nous ne pouvons pas devenir ses disciples, en d'autres mots être de vrais chrétiens. Et si nous n'annonçons pas et n'enseignons pas Jésus-Christ en vérité à nos pré-catéchumènes et à nos catéchumènes, ils ne pourront pas devenir non plus disciples du Christ. Que seront-ils alors ? De qui seront-ils disciples ? Cette parole de Dieu, par la bouche de Paul, doit interpeller très fortement les prêtres dont la fonction principale est d'annoncer la parole de Dieu, et aussi les catéchistes car c'est d'eux que dépend la connaissance ou l'ignorance de Jésus chez les futurs baptisés. Nous, paroisses et communautés chrétiennes de base, posons-nous la question : quels catéchistes avons-nous ? Comment annoncent-ils Jésus-Christ et font-ils la catéchèse ?
Quel chrétien ? Le chrétien est un prophète. (Jérémie)
Nous venons d'entendre la parole de la vocation de Jérémie. Certainement qu'Olivier et Étienne ont choisi cette parole parce qu'elle leur fait comprendre plus en profondeur l'appel qu'ils ont reçu. Oui ! Toute vocation est un appel de Dieu. Pour eux il s'agit du deuxième appel car le premier était l'appel au baptême. Cet appel ils ne doivent pas l'oublier : on ne peut pas être un bon prêtre si on n'est pas un bon chrétien. Ils ne doivent pas non plus se mettre en dehors ou au-dessus de la communauté. Ils sont prêtres pour les communautés mais en faisant partie des communautés dont ils ont la charge. Je remarque qu'il y a souvent trop de distance entre les prêtres et les fidèles.
C'est un défi que je lance à l'occasion de cette ordination presbytérale aux prêtres, religieux et laïcs de l'Église de Pala : celui de construire une vraie Église locale comme suite à donner à notre année jubilaire. C'est-à-dire une Église-peuple de Dieu qui est unie parce qu'elle forme une seule famille et dans laquelle tous les membres sont engagés selon leur vocation et selon les dons qu'ils ont reçus. Cela veut dire que personne ne doit prendre la place de l'autre mais que chacun, par contre, doit faire son travail. Les prêtres ne doivent pas tout faire car ils empêchent les laïcs de faire. Cela s'appelle le cléricalisme. Et les laïcs doivent s'engager eux-mêmes et ne pas tout attendre des prêtres, car s'ils ne cherchent qu'à bénéficier ils ne sont pas membres de notre famille. Je crois que l'Église au Tchad en est encore souvent au stade des balbutiements en ce qui concerne la construction d'une vraie Église locale, adulte et responsable. Mais cela n'est pas facile non plus ailleurs, tellement il y a des habitudes dans l'Église.
Dans un récent message au sujet de l'apostolat des laïcs, le pape François a eu des paroles vigoureuses affirmant que les laïcs ne sont pas « des membres de second ordre » de l'Église, ni « de simples exécutants d'ordres venus d'en haut » mais que l'apostolat « doit être le désir profond de tous les fidèles laïcs », car « l'annonce de l'Évangile n'est pas réservée à quelques professionnels de la mission ». « Et personne mieux que les laïcs ne peut accomplir la tâche essentielle d'inscrire la loi divine dans la cité terrestre ».
« Inscrire la loi divine dans la cité terrestre », c'est aussi ce que dit le Seigneur à Jérémie :
« Tu iras vers ceux à qui je t'enverrai, tu diras tout ce que je t'ordonnerai. Ne les crains pas, car je suis avec toi pour te délivrer, déclare le Seigneur. Puis le Seigneur étendit la main, il me toucha la bouche et me dit : Ainsi, je mets dans ta bouche mes paroles ! »
Cette vocation au prophétisme ne concerne pas seulement les prêtres ou quelques individus mais c'est toute l'Église qui doit être prophète et, à l'intérieur de l'Église, chaque baptisé. Car le baptême configure le baptisé au Christ prophète, prêtre et roi. J'ai dit lors de l'ordination diaconale l'autre jour à N'Djaména que nous manquons de prophètes au Tchad, dans l'Église et dans la société. Le prophète ce n'est pas celui qui copie les autres par peur d'être différent ou de se faire critiquer. C'est celui qui a le courage de se démarquer des autres malgré les moqueries, les critiques et même les menaces, car la société, et même parfois les communautés chrétiennes, n'acceptent pas que les gens soient différents. On veut que tous fassent la même chose et soient même complices dans les choses mauvaises, comme la corruption et l'alcoolisme par exemple. Si quelqu'un veut se démarquer, il dérange et on cherche donc à s'en débarrasser.
« Tu diras tout ce que je t'ordonnerai », dit Dieu à Jérémie. Cela veut dire qu'on doit chercher en conscience ce que Dieu veut pour notre société ou notre Église et avoir ensuite le courage de le mettre en pratique. Je pense par exemple aux peurs qu'on rencontre dans le travail de Justice et Paix. Et pourtant le Seigneur a dit : « Ne les crains pas car je suis avec toi. » Même les prêtres ne sont pas libres pour exercer librement cet apostolat de la justice car ils sont tributaires de leur famille ou de leur ethnie.
Quel prêtre ? Un serviteur vigilant et fidèle. (Évangile)
« Jésus disait à ses disciples : Restez en tenue de service et gardez vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu'il arrivera et frappera à la porte. Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. »
« Heureux serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera à son travail. Vraiment, je vous le déclare : il lui confiera la charge de tous ses biens. »
Quel bel évangile pour des futurs prêtres, mais aussi pour tous les chrétiens car nous sommes tous des serviteurs. Tous les croyants sont appelés à être vigilants, à veiller, et à être fidèles à leur baptême et à leur vie chrétienne. Il n'y a pas de place dans l'Église pour des baptisés endormis et qui n'espèrent rien ! Et combien de baptisés ont aussi quitté l'Église ! Quels serviteurs étaient-ils ?
Cette parole est pour tous, mais il convient que je m'adresse spécialement aux futurs ordonnés. Olivier et Étienne, vous êtes diacres, c'est-à-dire serviteurs, et vous allez le rester toute votre vie car l'ordination au presbytérat ne supprime pas l'ordination diaconale. Vous devez être comme les intendants fidèles et sensés de l'Évangile. Comme responsables dans les communautés, vous êtes tout particulièrement invités à être vigilants et fidèles. Mais c'est difficile de rester éveillé et fidèle ; on se fatigue et on finit par s'endormir. C'est-à-dire qu'on fait le travail par habitude, sans motivation. On se néglige au plan spirituel, on prie des lèvres mais pas du cœur. On ne médite plus la parole de Dieu. On ne se renouvelle pas, on en arrive à chercher des consolations ou des distractions ailleurs et on finit par mener une vie dissolue. On devient alors des contre-témoignages, ce qui est grave pour un prêtre car plus personne ne va l'écouter :
« Celui dont la vie est décriée aboutit à ce que sa prédication soit méprisée. » (Pape saint Grégoire)
Quelles sont les recettes pour rester éveillé et demeurer fidèle ? Il y en a beaucoup mais j'en souligne deux qui sont fondamentales :
La première est tirée de l'Évangile : « Restez en tenue de service et gardez vos lampes allumées ! »
« Rester en tenue de service », cela veut dire être là où on doit être et faire ce qu'on doit faire. Ne pas aller se promener n'importe où pour toutes sortes de raisons. On peut toujours trouver des prétextes pour faire des visites inutiles et on finit par aller là où il ne faut pas ; et c'est alors que surviennent les problèmes.
« Gardez vos lampes allumées ! » Rappelez-vous la parabole des vierges sages et des vierges folles. Je dirais que l'huile pour garder sa lampe allumée, c'est la parole de Dieu. C'est avec la parole de Dieu qu'on peut nourrir la prière, la méditation, la contemplation. C'est d'abord dans la Parole qu'on trouve Jésus. Le grand saint Jérôme a dit : « Ignorer les Écritures c'est ignorer le Christ ! »
La deuxième recette : l'amour de la communauté. Si on n'est pas au travail dans les villages ou au bureau, on doit être à la maison communautaire, à l'endroit où l'on partage ensemble, prie ensemble, mange ensemble. Je l'ai déjà dit à l'ordination à N'Djaména : « Aimez la vie en communauté. Seuls, vous allez vous perdre. Respectez vos aînés et obéissez à votre évêque comme vous allez en faire la promesse. Mais que ce soit une obéissance réelle, pas seulement lorsque ça vous plaît. »
En conclusion
La vie et le travail du prêtre sont exigeants. Il passe parfois par des moments difficiles, mais il ne doit jamais se décourager, ni oublier la parole de Jésus :
« Heureux serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera à son travail. Vraiment, je vous le déclare : il lui confiera la charge de tous ses biens. »
Le mot important ici est le mot « Heureux » ! Il y a de la joie à servir Jésus et l'Église. Et cette joie vient de la fidélité à la mission qui nous a été confiée. Si on n'est pas fidèle à sa mission ou à son travail, on ne peut pas être heureux, même dans le monde.
Une dernière parole, jeunes frères : soyez humbles. N'ayez pas un esprit de grandeur et ne cherchez pas les responsabilités que vous ne pouvez pas porter. Elles viendront toutes seules, et sachez qu'on confie de grandes responsabilités à celui qui a fait ses preuves dans les petites. Jésus l'a dit : « Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande » (Luc 16,10).
Que le Seigneur vous bénisse. Nous allons maintenant prier pour vous. Amen !

