On mavait demandé de préparer une introduction un peu consistante pour lancer la dernière Assemblée générale du BELACD qui vient davoir lieu. En effet, on réalise que le BELACD risque de piétiner sil ne se renouvelle pas, et pour se renouveler il doit avoir lidée la plus claire possible de sa nature et de sa mission. Cela est dautant plus important que le personnel masculin et féminin de notre Église change régulièrement. Certains ou certaines ne savent pas ce quest le BELACD, même si une initiation leur est donnée lors de la session de formation (malheureusement trop courte) prévue pour les nouveaux chaque année. Il nentre pas dans le contenu de cet éditorial de faire un long discours sur le BELACD. Je ne peux pas non plus analyser dans les détails les lacunes éventuelles de notre évangélisation. Cest un travail de longue haleine quil faut faire ensemble.
Mais je voudrais, comme je lai fait lors de la dernière Assemblée générale, redire encore une fois que le BELACD cest lÉglise et que lÉglise cest aussi le BELACD. Nous sommes daccord en théorie mais il y a toujours une certaine dichotomie entre pastorale et développement, et cest dommageable parce quil en résulte que les chrétiens ne jouent pas leur rôle dans la société. Pour remédier à cette situation il nous faut, me semble-t-il, agir à deux niveaux : dabord opérer notre propre conversion, nous agents pastoraux, cest-à-dire revoir notre conception de lévangélisation, et donc nos priorités ; et ensuite nous donner les structures appropriées, ou encore mieux utiliser celles qui existent déjà.
Laffirmation de Jean-Paul II, citée en exergue, est on ne peut plus claire dans sa forme lapidaire. Il dit pourquoi évangélisation et promotion humaine ne peuvent être séparées : tout simplement parce quil sagit dune actualisation du même Évangile. Est-ce cela qui se passe dans lÉglise dAfrique, du Tchad, dans notre Église de Pala ? La question mérite dêtre posée. Pour nourrir notre réflexion, je minspire de quelques brefs textes de lExhortation apostolique Africae munus.
De prime abord, lExhortation affirme que lutter contre les maux de la société qui oppriment lhomme pour le libérer « cest en quelque sorte comme un impératif de lÉvangile » (AM no 12). Cela renvoie à la parole de lÉvangile : « Il ma envoyé proclamer aux captifs la libération renvoyer les opprimés en liberté » (Lc 4,18) La difficulté de la tâche ne doit pas entraîner de la part de lÉglise « le repli ou lévasion possible dans des théories théologiques et spirituelles ; celles-ci risquant de constituer une fuite face à une responsabilité concrète dans lhistoire humaine » (AM no 17).
En effet, ce ne sont pas des individus, coupés de toute réalité humaine que nous évangélisons, mais les membres dune société dans un lieu donné et à un temps donné, laquelle société évolue et est tributaire de sa propre histoire et des maux du monde daujourdhui. Faire de la catéchèse, baptiser, ne suffit à lévidence pas. Il faut annoncer un Évangile signifiant pour les gens à qui il est destiné et les aider à prendre cet Évangile au sérieux. En effet, nous ne sommes pas porteurs de notre propre parole mais de la Parole de Dieu.
De plus, selon lExhortation, « le disciple du Christ, uni à son Maître, doit contribuer à former une société juste où tous pourront participer activement avec leurs propres talents à la vie sociale et économique. Ils pourront donc gagner ce qui leur est nécessaire pour vivre selon leur dignité humaine dans une société où la justice sera vivifiée par lamour. » (AM no 26). LÉglise a un rôle prophétique à jouer et à cause du Christ et par fidélité à lÉvangile elle refuse la déshumanisation de lhomme et la compromission avec le monde, au sens où lévangile de Jean lemploie : « Seul le refus de la déshumanisation de lhomme, et de la compromission par crainte de lépreuve ou du martyre servira la cause de lÉvangile de vérité. « Dans le monde, dit le Christ, vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! Jai vaincu le monde ! » (Jn 16, 33). (AM no30)
Ce devoir de contribuer à former une société juste entraîne pour lÉglise, et donc pour nous pasteurs, deux urgences :
1. Lintégration de la doctrine sociale de lÉglise dans lenseignement que nous donnons. Cela concerne aussi bien les pasteurs et les responsables à tous les niveaux de lÉglise que le personnel engagé dans les activités du BELACD :
« Il ne fait pas de doute que la construction dun ordre social juste relève de la compétence de la sphère politique. Cependant, une des tâches de lÉglise en Afrique consiste à former des consciences droites et réceptives aux exigences de la justice pour que grandissent des hommes et des femmes soucieux et capables de réaliser cet ordre social juste par leur conduite responsable. Le modèle par excellence à partir duquel lÉglise pense et raisonne, et quelle propose à tous, cest le Christ. Selon sa doctrine sociale, « lÉglise na pas de solutions techniques à offrir et ne prétend aucunement simmiscer dans la politique des États. Elle a toutefois une mission de vérité à remplir [ ] une mission impérative. Sa doctrine sociale est un aspect particulier de cette annonce : cest un service rendu à la vérité qui libère » (AM no 22).
Où, comment, par qui et pour qui cela peut-il se faire? Cest à nous de nous atteler à la tâche avec les laïcs responsables dans nos communautés et au BELACD. Mais cest sûr que si on ne considère pas cela comme une priorité on ne trouvera jamais les moyens de le réaliser. Il est bien prévu une certaine catéchèse « sociale » dans nos parcours dinitiation chrétienne, mais cela est au programme pour la confirmation, sacrement que beaucoup de baptisés ne reçoivent jamais. Il est donc nécessaire quon profite de toutes les occasions pour que quelque chose soit fait avant le baptême. Cela inclue évidemment la formation des catéchistes.
2. Revitaliser la commission et les comités Justice et Paix. Donner une formation est une chose, travailler à la construction dun monde juste et à la libération des individus et de la société en est une autre. Et cest là que doivent absolument intervenir la commission et les comités Justice et Paix.
« Grâce aux Commissions Justice et Paix, lÉglise sest engagée dans la formation civique des citoyens... Elle contribue ainsi à léducation des populations et à léveil de leur conscience et de leur responsabilité civiques. Ce rôle éducatif particulier est apprécié par un grand nombre de pays qui reconnaissent lÉglise comme un artisan de paix, un agent de réconciliation, et un héraut de la justice. (AM no23)
« Sur le plan social, la conscience humaine est interpellée par de graves injustices existant dans notre monde, en général, et à lintérieur de lAfrique, en particulier » (AM no24)
Sans être pessimiste, je me rends compte lors de mes visites pastorales que le travail de Justice et Paix nest pas encore entré dans les murs. Certains élus sengagent mais ils sont bien seuls. De plus il est évident que lexigence du droit et de la justice ne fait pas partie dune certaine conception de la vie chrétienne. Dautant plus que les graves déviations de notre société à ce sujet ne peuvent que pervertir même la vie de lÉglise, rendant inopérant lÉvangile : « Même la lettre de lÉvangile tue, sil manque à lintérieur de lhomme la grâce de la foi qui guérit » (AM no166, citant Thomas dAquin.)
Il semble bien que lAssemblée diocésaine sur Justice et Paix nait pas répondu aux attentes, en tous cas aux miennes, mais il ne faut pas renoncer sous peine de fuir nos responsabilités de ministres de lÉvangile au Tchad aujourdhui. Il faut plutôt chercher comment faire.
La saison des pluies, plus libre au plan pastoral, est un moment propice pour réfléchir et étudier. Il ny a pas de réunions de zone mais pourquoi ny aurait-t-il pas des réunions de paroisse ou de secteur, entre agents pastoraux et agents de développement ? Il y a longtemps que je demande de telles réunions. Au BELACD on parle aussi de la nécessité davoir des Comités Locaux de Développement (CDL).
Il est temps que je marrête. Mais pas sans remercier de tout cur ceux et celles qui nous quittent définitivement, avec de bons souvenirs jespère, souhaiter un bon congé à ceux et celles qui partent (dont je fais partie) et une bonne saison des pluies à ceux et celles qui restent. Que le Seigneur nous donne son Esprit en abondance en ce temps de Pentecôte.
Jean-Claude Bouchard

